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Ushuaïa en Terre de Feu, un Noël au bout du monde

Pari tenu, nous venons de descendre les 1 742 kilomètres qui séparent Trelew d’Ushuaia en auto-stop. Et l’histoire qui se cache derrière cet interminable trajet vaut son pesant de cacahuètes... Après la traversée du détroit de Magellan et un changement de chauffeur à Rio Grande, une famille nous dépose à Tolhuin. Ce village souvent oublié des voyageurs se situe au centre de la Terre de Feu et est réputé pour deux choses : ses jolies promenades qui bordent le lac et... sa « panaderia ». C’est bien la première fois qu’on entre dans une boulangerie à la fois si grande et si bondée. On en profite pour déguster quelques churros et empanadas afin de se réchauffer un peu. Malgré l’été qui se profile sur cette partie du globe, les températures chutent souvent dans le négatif à la nuit tombée. Cette nuit-là, il fait si froid que Guillaume se voit contraint de m’emballer dans la couverture de survie en attendant le lever du jour... Si on veut continuer de camper dans le sud je vais devoir doubler l’isolation de mon matelas. Mais en attendant, on se dirige vers la célèbre ville d’Ushuaïa, où nous sommes bien décidés à dormir en intérieur.

Nous posons donc les pieds au bout du monde sans grandes attentes. Les voyageurs jusqu’à présent rencontrés n’ont pas été franchement élogieux à propos d’Ushuaïa. A maintes reprises, on nous décrit la ville comme étant « touristique, peu authentique, très chère, sans charme, et où il n’y a rien à faire ». Autant vous dire qu’avec de tels a priori, on se contente de ne réserver que deux nuits dans cette ville qui ne semble servir qu’à se prendre en photo devant le panneau « fin del mundo ».
C’est ainsi que débute notre séjour chez Luisia, qui nous réserve un accueil pour le moins chaleureux. Les feguinos (habitants de la Terre de Feu) sont réputés pour surchauffer leurs domiciles en réponse au froid extérieur et il semblerait que ce ne soit pas qu’une légende. Tels deux oignons, on se défait de nos multiples couches avant de se mettre en quête d’une fenêtre à ouvrir. C’est un concept qui nous échappe mais ici c’est comme ça que ça marche : on chauffe assez pour vivre en T-shirt et on ouvre un peu pour se rafraîchir. Il y a en revanche un concept que nous partageons bien avec cette famille, c’est celui du petit déjeuner. Ici tout est fait maison, jusqu’au pain, et ça me met en joie !

Contre toute attente, notre première balade dans la ville est un réel soulagement. Bien qu’on ne puisse nier le nombre de magasins d’outdoor de la rue principale effectivement touristique, les paysages sont plutôt surprenants. On déambule entre les sommets enneigés sur notre gauche et le canal de Beagle sur notre droite. Nous passons de nombreuses maisons colorées s’apparentant presque à des cabanes de pêcheurs. Elles sont généralement assorties d’une profusion de lupinos, des fleurs à tiges hautes garnies de clochettes rose tirant jusqu’au bleu. On réalise également que de nombreuses randonnées sont réalisables depuis le centre et pour couronner le tout que le soleil est de la partie. Décidément, cette ville est plutôt charmante, abordable et authentique si l'on accepte de s’éloigner un peu de son centre. Elle regorge d’ailleurs de nombreux sentiers à explorer et on est ravis de partager les 4 randonnées qui ont retenu notre attention :

  • Laguna Esmeralda : 9,6 km et 4h A/R, 200 D+
    Cette jolie lagune se trouve un peu à l’extérieur de la ville, à 18 km à l’Est sur la Ruta 3 pour être précise. Des bus font l’aller-retour pour 800 pesos mais le stop fonctionne également très bien. Nous nous postons à la sortie de la ville et sommes rapidement pris par deux argentines en vacances qui se rendent au même endroit. Natalia vit à Buenos Aires et n’a jamais randonné de sa vie. Guadalupe quant à elle vit à Rio Grande et réalise cette randonnée pour la troisième fois. Ce qui ne l’empêche pas de s’embourber jusqu’à mi-mollet dans la tourbe fourbe qui nous accueille au départ du sentier. On la sort de là tant bien que mal et profitons de la deuxième partie de la randonnée, bien plus sèche. Guadalupe à l’œil vif et photographie les moindre détails. Elle prend le temps de nous expliquer la faune et la flore qui jonche notre chemin. La randonnée monte peu et n’est pas très longue, d’autant que les paysages changent rapidement sur notre passage. Beaucoup de castoreras (barrages de castors) viennent modifier le paysage en coupant les cours d’eau translucide ; ils ont un impact écologique négatif ici et se reproduisent à une vitesse folle... A l’arrivée nous partageons notre sandwich avec de petits oiseaux bleu et jaune peu farouches et prenons le temps d’apprécier le panorama sous une météo plutôt clémente. Le paysage est splendide, si différent de ce que l’on est habitué à voir. Le ratio effort/paysage est idéal, cette randonnée est parfaite pour débuter dans le domaine.

  • Glaciar Martial : 6,3 km et 3h A/R, 456 D+
    Venant de la Ruta 3, il s’agit ici du premier glacier que nous découvrons. Mais on ne vous cache pas qu’en venant de la Ruta 40 vous pourriez être un peu déçus. Ce dernier est moins prestigieux que le glacier Grey ou que l’imposant Perito Moreno mais pour une première nous en sommes satisfaits. Il est possible de démarrer la randonnée à pied depuis le centre d’Ushuaïa (ce qui rajoute une dizaine de kilomètres A/R). Une fois au point de départ, il vous faudra remonter à pied une piste de ski (sans neige en saison estivale) ce qui n’est pas des plus palpitant, avouons-le. Mais une fois au pied du glacier, l’aventure commence. Entendre le bruit de la neige qui crisse sous ses pieds, ça se mérite. On voit les 4 saisons défiler en 1 heure tandis que l’on s’attaque à la pente plutôt raide de la base du glacier. Ça y est, nous foulons les neiges éternelles du Glaciar Martial et lorsque nous lui tournons le dos, c’est un panorama sur la ville d’Ushuaïa qui s’offre à nous. Une merveille. La redescente n’est pas une franche partie de rigolade et les genoux font la tête dans la pente glissante mais nos efforts sont récompensés par un goûter de Noël à la Casa de Té.

  • Glaciar Vinciguero : 12,4 km et 6h A/R, 640 D+ 150 D-
    Il s’agit de notre randonnée favorite, toutes caractéristiques confondues. Le départ se situe à 2 km de la maison de Ruth (notre deuxième logement), ce qui nous permet de nous y rendre à pied mais il est possible de la rejoindre en taxi. Cette randonnée est un joyeux mélange des deux premières : la tourbe et la forêt traversées sur la Laguna Esmeralda se mêlent au froid, au dénivelé et à la neige rencontrés sur le Glaciar Martial. De notre point de vue la distance et la dose d’effort sont idéales pour profiter pleinement du sublime paysage qui nous attend à l’arrivée. On vous recommande de ne pas partir trop tard car la météo peut s’avérer capricieuse en fin d’après-midi. Nous n’avions pas pris ce point en compte et nous pouvons nous estimer heureux d’avoir été chanceux. Une fois face à la lagune, en contrebas de la montagne, il est possible de le contourner par la droite en traversant un pan de neige. L’autre côté, plus abrité, est idéal pour pique-niquer sous les flocons. L’effort fournit est récompensé par de longues minutes de contemplation sur un panorama qui est à nos yeux le plus majestueux de la zone. Si vous ne devez en faire qu’un, choisissez celui-ci les yeux fermés !

  • Playa larga : 6 km et 4 h A/R
    Changement de décor pour cette randonnée qui longe le canal de Beagle et mène à quelques plages bien cachées. C’est ici que notre hôte Gustavo va se baigner tous les matins, sans exception. Il enfile son short de bain et nage une vingtaine de minutes dans une eau à 6 degrés. C’est donc lui qui nous a déposé à l’entrée du chemin car les bus ne l’atteignent pas mais il est possible de s’y rendre en taxi. On apprécie le côté simple et verdoyant de ce parcours. On y croise quelques vaches, le soleil fait briller les fleurs qui prennent le vent dans les champs… on fait demi-tour au niveau de l’estancia Tunel (ancienne ferme/scierie) et effectuons le trajet inverse côté forêt afin de varier les plaisirs. Il paraît qu’on peut apercevoir le phare des Eclaireurs (faro del fin del mundo) depuis le point le plus haut de la randonnée (avec un téléobjectif).

Mais ces 4 randonnées ne représentent qu’une infime partie des sentiers qui sillonnent Ushuaïa. On nous a vanté les paysages des lagunas Belgica et Turquesa ainsi que le panorama offert par le sommet du Cerro Guanaco (dans le parc national, 560 ARS). L’ascension du Cerro del Medio offre elle aussi un joli panorama sur la ville mais la météo capricieuse nous a empêché d'atteindre son sommet.

Vous l’aurez compris, Uhsuaïa nous a conquis. Et si nous avons pu randonner autant, c’est parce qu’après nos deux première nuits chez Luisa, nous avons migré chez Ruth, une femme extraordinaire qui nous a accueilli comme ses propres enfants. Bien qu’on ait la faculté de se sentir chez nous un peu partout, cette sensation de bien-être familial se fait rare lors d’un si long voyage. De fil en aiguille on se retrouve à passer plus d’une semaine dans sa maison, puis dans celle de son ex-mari, Gustavo.
Mais nous ne sommes pas les seuls à avoir élu domicile ici pour les fêtes. Un couple de youtubeurs brésiliens dort ici depuis déjà un mois tandis que Francesco et Jara, un couple italo-allemand, ont déposé leurs sacs ici il y a quelques jours déjà. Alors que Francesco nous apprend à réaliser les « vraies » pâtes à la carbonara, nous apprenons à nos hôtes comment réaliser et faire sauter les crêpes bretonnes. Côté argentin on note la recette des buñuelos; des boules de pâte à la pomme et aux raisins secs plongés dans la friture. Cet échange de culture culinaire me fascine, il y a tant à apprendre !
Mais de temps à autres, il nous arrive tout de même de manger en dehors de cette maison internationale. Quelques restaurants affichent -50% sur leurs pizzas selon le jour de la semaine. Il est donc possible d'en manger en plein centre à moins de 3 euros. Finalement, c’est comme le prix des logements, en cherchant bien on se rend compte qu’Ushuaïa n’est pas « si » chère que l’étiquette qu’on lui colle. Nous partageons d’ailleurs un peu de king crab (une gigantesque araignée de mer à la carapace molle) au Viejo Marino avec Pierre et Alice, deux auto-stoppeurs rencontrés à Tolhuin.

Camping Hain, Tolhuin : 200 ARS/pers, entièrement conçu en matériaux recyclés
Chez Luisia : 1300 ARS/2pers, chambre matrimoniale, accès cuisine, salle de bain, wifi, bus dans la rue
Chez Ruth (et Gustavo) : 860 ARS/2pers, comme à la maison
Restaurant Viejo Marino : Entrée, king crab, dessert et vin 1250 ARS/pers
Une pizza double à partager : entre 175 et 347 ARS/pers (la moins pire meilleure se trouve à Bar D Pizzas), ouvrez l'oeil pour trouver celles à -50%

Mais avant de partir, nous prenons le temps de fêter Noël. C’est bien la première fois, en 27 ans d’existence, que nous ne le passons pas en famille. L’éloignement me fait réaliser l’importance que j’accorde à cette tradition annuelle et la photo des bûches de Noël réalisées par ma cousine me donnerait presque envie de sauter dans le premier avion. Heureusement, la magie de Noël opère au bout du monde et nous voilà rapidement conviés aux repas des 24 et 25 décembre. Cette année nous aurons la chance de bénéficier d’un repas français ET d’un repas argentin !
Le 24 au soir, nous retrouvons Manon et Quentin avec qui nous avions visité la Péninsule Valdès quelques semaines auparavant. Ils sont accompagnés d’Elodie et Nicolas que nous rencontrons pour la première fois et qui voyagent en van depuis l’Uruguay avec Sia, leur bouledogue français. Chaque couple met la main à la pâte et nous voilà transportés au cœur d’un repas des régions. En bon français, on fait durer l’apéro jusqu’à près de minuit avant de nous attaquer au plat. Ce soir c’est bœuf bourguignon et spaetzle maison, un régal ! Malgré tous nos efforts, le plateau de fromage n’a rien à envier à celui qui doit se profiler dans nos familles respectives mais on se rattrape plutôt bien sur le dessert avec une sacrée pile de crêpes. On profite de ce tour de France gustatif pour refaire le monde jusqu’au milieu de la nuit avant d’enchaîner le lendemain sur le repas du 25 dans notre famille argentine.
Ici tout le monde se rejoint en cours d’après-midi pour une grande « parilla ». Il s’agit de grillades en tout genre qui se partagent entre amis ou en famille. On y goûte notre premier « chorripan », un pain fourré d’un chorizo. A savoir que ce qu’on appelle ici « chorrizo » est une saucisse de porc plutôt épaisse, un peu fumée et salée. Rien à voir avec ce que l’on nomme « chorrizo » en France. On goûte également une excellente pièce d’agneau grillé, accompagnée de quelques tartes faites maison et salades froides qui restent de la veille. L’incontournable maté tourne de mains en mains ; une habitude dont j’ai été adepte à la première gorgée. Ce Noël, aussi chaleureux que convivial, correspond trait pour trait au souvenir que nous garderons du peuple argentin.

On sera finalement restés à Ushuaïa une dizaine de jours et on en garde un souvenir vraiment chouette. Nous scellons notre entente avec Manon et Quentin qui ont pour projet d’acheter un van pour la suite de leur voyage et nous espérons les revoir sur la route. De notre côté on entame la remontée de la Patagonie et on compte bien profiter de sa nature envoutante.

Après Noël à Ushuaïa, retrouvez nous pour la nouvelle année à Torres del Paine !